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Blog consacré à l'économie et l'économie politique

Qu'est-ce que le socialisme de marché ?

Oskar Lange et Ludwig von Mises
Oskar Lange et Ludwig von Mises

Oskar Lange et Ludwig von Mises

Socialisme et rationalité économique

Il n'est pas inintéressant de savoir qu'au cours des années vingt et trente du vingtième siècle, des économistes ont débattu de la question de la rationalité du socialisme et plus précisément de l'économie planifiée. Parmi eux, quatre des plus grands économistes de l'époque:

 

Mises (von) Ludwig

Autriche

1881-1973

Hayek (von) Friedrich

Autriche / G-B

1899-1992

Lerner Abba

Etats-Unis

1903-1982

Lange Oskar

Pologne

1904-1965

Les deux premiers, libéraux, mettent en doute la rationalité économique du socialisme; les deux suivant, socialistes, prennent sa défense. Il faut signaler que tous sont d'inspiration néoclassique. Lange et Lerner ont participé au mouvement connu sous l'appellation "renouveau parétien"; Hayek et Mises sont les piliers de l'école autrichienne.

Je me contenterai d'un résumé très bref, car j'ai publié sur internet un article à ce sujet, dont voici le lien:

https://mpra.ub.uni-muenchen.de/89521/1/MPRA_paper_89521.pdf

Le lecteur non économiste se contentera de survoler l'article, car certains paragraphes sont truffés de concepts appartenant à l'économie politique. Il passera notamment la première section.

Il faut savoir que les écrits de Marx analysent abondamment le capitalisme mais sont très discrets à propos du socialisme. Le marché est, selon Marx, source d'anarchie en conséquence de quoi l'économie socialiste doit être guidée par un plan; mais Marx ne donne aucun détail sur le contenu du plan et la manière de l'élaborer.

C'est là le point de départ d'une attaque en règle lancée par von Mises en 1922. Mises constate que chez beaucoup de marxistes surtout en Allemagne règne l'idée que le plan pourrait ne déterminer que des quantités et se passer de calculs en valeur: quels flux quantitatifs de facteurs et de biens serviraient à produire quelles quantités de produits et services. Selon Mises, un tel système ne peut prétendre à la rationalité, accumulant les gaspillages. Le seul moyen d'obtenir une utilisation optimale des ressources est de choisir la méthode de production la moins coûteuse. Ceci implique que l'économie dispose d'un système de prix et ceci, pas seulement pour la vente au détail mais aussi pour le secteur des biens de production. Mises ne voit pas comment le plan pourrait générer un système de prix cohérent et significatif à partir du néant. Il émet également d'autres critiques déniant de la rationalité économique au socialisme, mais l'impossibilité du calcul est la principale.

L'Américain Taylor et le Britannique Dickinson sont les premiers à apporter comme réponse la modélisation de ce qu'on appellera "le socialisme de marché". Aux extrémités du processus de production, les prix sont déterminés par deux marchés:

  • en amont, les facteurs de production primaires (travail et terre) sont rémunérés au prix permettant leur plein emploi
  • en aval, les produits sont vendus aux consommateurs à un prix évitant l'accumulation d'invendus.

Partant de ces contraintes, le ministère de la production fixe les prix des produits intermédiaires de telle façon qu'ils égalent le coût de production. La méthode préconisée est celle de l'essai-erreur. L'intérêt sur le capital ne disparaîtrait pas dans ce système.

Face à cette conception neuve, Hayek reconnaît que le calcul rationnel est théoriquement possible dans une économie socialiste, mais il lui semble trop complexe pour être mis en oeuvre. Il est impensable qu'un planificateur puisse concentrer toutes les analyses que les entrepreneurs effectuent sur le terrain.

Lange reprend les idées de Taylor et Dickinson et insiste sur la proximité de la problématique avec l'approche de l'économie de marché par Walras et Pareto. Lange, disciple de ces deux fondateurs de l'économie néoclassique, reprend leur théorie des prix paramétriques: les entreprises et les ménages, pour autant que la concurrence les prive du pouvoir d'influencer les prix, établissent pour chaque système de prix potentiel un programme d'achats et de ventes de bien et de facteurs qui optimise leur situation. Walras et Pareto ont démontré l'existence d'un système de prix équilibrant simultanément tous les marchés; Lange estime qu'on peut admettre la quasi-unicité de celui-ci. Il reste au ministère à faire ce que fait le marché en économie capitaliste: trouver le bon système de prix en augmentant le prix des biens en pénurie et en diminuant le prix des biens en abondance. Le système walrassien se prête d'autant mieux à ce rapprochement que Walras, de façon assez contestable, présentait l'économie de marché comme si un commissaire-priseur caché la faisait accoucher du bon système de prix. Vu sous cet angle, le planificateur se confond avec le commissaire walrassien.

Lerner reprend l'idée des prix paramétriques et expose les deux règles que doivent respecter les directeurs des entreprises d'Etat:

  1. Engager de chaque facteur des unités tant que leur prix reste inférieur à leur produit marginal en valeur
  2. Augmenter la production des biens tant que leur prix reste supérieur à leur coût marginal

Ces règles correspondent à la description du comportement du producteur en concurrence parfaite par l'économie néoclassique.

Tout en reconnaissant l'avancée que représentent ces contributions, Hayek reste sceptique et énumère une série de problèmes: création de nouveaux produits, nouvelles méthodes de production, produits non standardisés, anticipation des prix futurs, sélection des investissements, motivation des dirigeants à réduire les coûts.

On a accordé l'appellation "socialisme de marché" au système de Lange, mais à l'exception de la vente au détail et du travail, il ne comporte pas de marché réel; il y a juste un marché virtuel dans le cerveau du planificateur et accessoirement dans celui des chefs d'entreprise. A mon avis, le socialisme à la sauce Walras-Pareto de Lange est une aberration. D'une part, Lange fait de cette théorie un usage auquel elle n'était pas destinée; d'autre part, il me semble la surestimer, mais cette dernière affirmation est le point de vue d'un hérétique.

 

Un socialisme avec de vrais marchés ?

Plus intéressantes me semblent les recherches plus récentes des économistes John Roemer (Etats-Unis) et Pranad Bardhan (Inde). Comment faire fonctionner une économie de marché où la propriété est collective ? Les auteurs imaginent plusieurs systèmes.

Ci-dessous, trois liens, successivement vers:

  • un article coécrit par Bardham et Roemer (1992) où ils présentent deux modèles de socialisme de marché,
  • vers la page Wikipedia de Bardhan et
  • vers la page Wikipedia de Roemer.

https://pubs.aeaweb.org/doi/pdfplus/10.1257/jep.6.3.101

https://en.wikipedia.org/wiki/Pranab_Bardhan

https://en.wikipedia.org/wiki/John_Roemer

Le deuxième modèle est un procédé astucieux établissant un marché des capitaux auquel les citoyens ont accès en tant qu'épargnants mais comportant des garde fous empêchant la formation de grosses fortunes héréditaires. On peut le résumer comme suit:

Les entreprises publiques émettent des parts sociales qui ne sont pas des titres de propriétés mais des droits de participer aux bénéfices. Ces titres sont destinés au public composé des citoyens adultes. Outre la monnaie normale qui sert de contrepartie dans la circulation des marchandises et la rémunération des facteurs, une deuxième monnaie que Roemer appelle les « coupons », circule comme contrepartie aux titres sur les marchés financiers. Tout citoyen arrivant à l’âge adulte se voit allouer par l’Etat une somme de coupons, normalement égale pour tous. Il se constitue librement son portefeuille en achetant des titres (des émissions neuves ou sur le marché secondaire) ou en en vendant ; la vente de titres n’est autorisée que contre des coupons, pas contre de l’argent. Les titres voient leur cours, exprimé en coupons, varier suivant l’offre et la demande. A son décès, l’Etat reprend les titres du défunt et les vend en bourse, récupérant quelques coupons. On retrouve donc l’Etat aux deux extrémités du cycle des titres. Ceux-ci échappent ainsi à la filière de l’héritage.

 

Les entreprises peuvent échanger avec l’Etat les coupons obtenus lors de l’émission de titres, contre des fonds d’investissements. Cette véritable monnaie leur permet d’acquérir des actifs fixes et circulants. Ces fonds d’investissement représentent leurs fonds propres. Parallèlement, les entreprises peuvent emprunter aux banques qui récoltent l’épargne des citoyens.

 

En tentant d’optimiser leur portefeuille, les citoyens influencent leur revenu financier, ce qui affecte l’éventail des revenus. Pour réduire l’inégalité que ce système comporte potentiellement, Roemer le complexifie. En fait, les parts des entreprises sont souscrites uniquement par des fonds mutuels gérés par des professionnels ; les citoyens achètent les parts qu’émettent les fonds mutuels pour financer leurs acquisitions. Les variations de cours de ces fonds mutuels sont normalement plus modérées que celles que connaissent les parts des entreprises

Comme on le voit, il est possible de délaisser le chemin des formules toutes faites pour emprunter celui de l'imagination et de l'inventivité.

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Commenter cet article

Shana 01/07/2019 15:51

Très bel article, très intéressant. Je reviendrai me poser chez vous. N'hésitez pas à visiter mon univers (lien sur pseudo). A bientôt.